Guillaume Nicoulaud

Guillaume Nicoulaud

22-10-2022

12:22

Les commentaires que je lis depuis des années un peu partout, sur les réseaux sociaux mais aussi dans la presse, laissent penser qu’il y a un malentendu sur ce que sont précisément les actionnaires, notamment les gros. #Thread

Ce que je veux dire par là, c’est que si l’image que vous vous faisiez d’un actionnaire ou d’un capitaliste, est celle d’un type en haut de forme qui vit sur son héritage depuis toujours en fumant des gros cigares, vous vivez dans une réalité alternative.

Un exemple de très gros actionnaire, c’est CalPERS. C’est un fonds de pension américain qui, au dernier pointage (30 juin 2022), gérait 439.6 milliards de dollars US — plus de 2 fois la fortune totale d’Elon Musk.

Cet argent, concrètement, c’est l’épargne-retraire d’environ 1.5 million de fonctionnaires de l’État de Californie (il y a un peu tous les métiers sauf les profs qui ont leur propre fond de pension rien que pour eux : CalSTRS).

Si vous faite la division, vous allez trouver un peu moins de $300k par personne. Ça n’a rien de très spectaculaire : épargnez régulièrement, placez ça sans trop prendre de risque et c’est à la portée de presque tout le monde.

Par exemple, avec un Smic, vous cotisez à hauteur d’un peu moins de €6k par an. Sur 30 ans et placés à 5% dans un système de retraite par capitalisation, ça vous donne plus de €390k (et 5% de rendement, c’est vraiment pas énorme).

Et CalPERS, pour info, c’est un machin public, une émanation de l’État de Californie. Ils n’ont pas vocation à faire des profits mais à assurer de bonnes retraites à leurs cotisants pour le moins de cotisations possible. C’est le concept.

Il arrive parfois que CalPERS ou, à plus forte raison, de plus petits fonds de pension estiment ne pas avoir les compétences en interne pour investir sur certains marchés. Pour des californiens, la France, par exemple, c’est loin et ils n’y comprennent rien.

Du coup, ils délèguent des mandats de gestion à des prestataires de services équipés pour. En France, on appelle ça des sociétés de gestion d’actifs. Là, comme ça, ça ne vous dit sans doute rien mais si je vous cite le nom de BlackRock, ça devrait percuter.

C’est ça le métier de BlackRock : investir l’argent des autres, notamment des fonds de pension, mais ils ont aussi des produits (des fonds d’investissement) pour les particuliers. En contrepartie, évidemment, ils facturent le service.

Si je prends l’exemple de BlackRock, c’est parce qu’ils sont les leaders mondiaux du marché de la gestion d’actifs. Dans la famille des gros investisseurs, vous aurez toutes les peines du monde à trouver plus gigantesque.

Au dernier pointage (30/09/2022), ils géraient — tenez-vous bien — 7'961 milliards de dollars. C’est 18 fois plus que CalPERS, 38 fois la fortune totale d’Elon Musk et 63% de tout ce que possèdent les 2'668 milliardaires identifiés par Forbes en mars 2022.

Je ne peux pas l’affirmer mais il est très vraisemblable que CalPERS ait confié quelques dizaines ou centaines de millions de dollars à BlackRock (pour CalSTRS, le fonds de pension des profs californiens, c’est une certitude).

Pour les besoins de la cause, on va supposer que CalPERS a confié un mandat de 50 millions de dollars à BlackRock. Objectif : investir ça sur des actions de boîtes françaises et, bien sûr, faire en sorte que ce portefeuille rapporte autant que possible.

Là, vous avez besoin de savoir 3 choses. La première, c’est que CalPERS a la réputation d’être un client très chiant. C’est le plus gros fonds de pension américain, ils le savent très bien et ils en jouent volontiers pour coller la pression à leurs prestataires.

Par ailleurs, s’ils ont confié un mandat de $50 millions sur des actions françaises à BlackRock, il est très probable qu’il ait confié le même à un concurrent de BlackRock. C’est une façon subtile de mettre encore un peu plus de pression.

Enfin, il faut savoir que CalPERS, comme la plupart des fonds de pension, ne regarde pas que la performance financière de ses investissements. Ils ont aussi des objectifs en matières environnementale et sociale.

Pourquoi ? Eh bien parce que c’est dans l’air du temps et les fonctionnaires de Californie n’échappent pas à la règle : ils voient d’un très mauvais œil que leur épargne-retraite soit investie dans des boites dont ils désapprouvent le comportement.

Comme il se trouve que j’ai exercé ce métier pendant quelques années, je n’ai aucun mal à me mettre dans la peau de celui ou celle qui est en charge de notre hypothétique portefeuille de CalPERS chez BlackRock.

Il se trouve qu’un des poids lourds de la bourse parisienne, et donc un titre assez incontournable dans un portefeuille d’actions françaises, c’est TotalEnergies. En juin dernier, ils pesaient 9.2% de l’indice CAC 40 à eux seuls.

Si vous êtes gérant de portefeuille chez BlackRock, les actions de TotalEnergies c’est à peu près les dernières sur lesquelles vous vous attendriez à gagner de l’argent par appréciation du prix en mode « startup qui explose ».

C’est lié au fait que c’est une vieille entreprise qui a déjà énormément grossit dans le passé — avec tout ce que ça peut entrainer de difficultés de gestion, de mauvaises habitudes et de pressions politiques en tout genre.

Mais surtout, il se trouve que le business historique de TotalEnergies c’est le pétrole et que, pour des raisons qu’il n’est sans doute pas utile d’expliquer, c’est pas exactement un business en pleine expansion (euphémisme).

De fait, ça fait une bonne vingtaine d’année que le cours de l’action TotalEnergies fait du yoyo entre 40 et 60 euros. Là, on n’est pas loin de 53 euros : sur les 20 dernières années, ça correspond tout juste au rythme de l’inflation.

Bref, d’un strict point de vue financier, la seule raison qui pourrait vous pousser à acheter des actions TotalEnergies, c’est le dividende. Si TotalEnergies ne paie pas de dividendes, pour dire les choses simplement, ses actions ne valent rien.

(Notez qu’en tant qu’investisseur professionnel, vous réinvestissez systématiquement et immédiatement le moindre dividende payé par TotalEnergies. C’est ça ou vous pouvez être certain que CalPERS va vous virer pour incompétence manifeste.)

Et, dans le cas de TotalEnergies, c’est d’autant plus sensible qu’en matière de contraintes non-financières et notamment environnementales, on n’est pas exactement en ligne avec ce qu’ont demandé nos fonctionnaires californiens.

C’est-à-dire que pour détenir du TotalEnergies en portefeuille, il faut que vous puissiez le justifier devant votre client (lequel est, je le rappelle, très chiant). En l’espèce, la seule justification possible c’est un gros dividende.

C’est ce qui nous amène, vous l’aviez vue venir, à la proposition d’Olivier Besancenot : plutôt que de payer des gros dividendes, TotalEnergies devrait utiliser cet argent pour augmenter les salaires de ces 100'000 salariés.

(Juste pour mémoire : les fameux 2.62 milliards d’euros de dividendes exceptionnel dont il est question ici, ça fait 1 euro par action ; soit, avec une action qui se négocie une cinquantaine d’euros, un rendement de l’ordre de… 2%.)

Chacun est libre de penser ce qu’il veut de cette idée mais, d’un point de vue purement technique, si TotalEnergies cesse de verser des dividendes à ses actionnaires, ça implique que la valeur de ses actions tombe à zéro ou pas loin.

Concrètement, ça signifierait que le groupe TotalEnergies vaudrait alors son prix à la casse : on vend tous les actifs (raffinerie, bureaux, ordinateurs…), on rembourse les dettes (financière, fiscales…) et on voit ce qu’il reste à la fin.

Certains d’entre vous pensent sans doute qu’après tout, on se fout éperdument des fonctionnaires de Californie et de leur retraite : on laisse plonger le cours de TotalEnergies, on nationalise à vil prix et le tour est joué.

C’est vrai. Sauf que si TotalEnergies, ne serait-ce que pour maintenir son appareil de production, a besoin de financements à l’avenir, c’est dans les poches des contribuables présents ou futurs qu’il faudra aller chercher l’argent.

Sans ça, les amis, il faudra nous préparer collectivement à licencier les 100'000 salariés du groupe. Après tout, ils auront profité de quelques années (quelques mois ?) de salaires plus confortables.

L’autre aspect amusant, plus systémique, c’est l’impact que ce genre de décisions politiques peut avoir sur le financement de l’ensemble des entreprises françaises, notamment celles qui sont cotée et qui emploient beaucoup de gens.

Là, ce n’est plus la décision de notre gérant de portefeuille de chez BlackRock qui importe : c’est celle de CalPERS qui décidera sans doute de vendre l’intégralité de son portefeuille en se promettant de ne plus jamais investir un centime en France.

Après tout, si vous vous fichez des fonctionnaires californiens, on voit mal pourquoi ils viendraient risquer leur épargne dans des entreprises dont ils peuvent se voir privés des dividendes ou même carrément exproprier à vil prix.

Il va de soi que ce qui vaut pour les fonctionnaires californiens vaut pour tout le monde, à commencer pour les investisseurs français (je pense, notamment, aux caisses de retraite complémentaires, aux compagnies d’assurance…)

Du coup, c’est un vrai choix de société que nous propose M Besancenot. Et il faut reconnaitre qu’il est, de ce point de vue, complètement cohérent avec lui-même : on parle d’une nationalisation pure et simple de l’économie française.

Si ça devait arriver, il nous restera à espérer que notre tentative fonctionne mieux que celles du siècle écoulé. Je dis ça parce qu’elles toutes été des échecs lamentables et se sont presque toutes muées en dictatures abominables. #Fin



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